La Plume et l'Epée

Présidentielle 2007, action gouvernementale, les jeux ne sont pas faits à droite.

21 juillet 2005

La mue de Villepin

Catherine Pégard Le Point

Il s'était programmé pour Matignon, Jacques Chirac l'y a poussé. Dominique de Villepin s'est glissé dans ses habits de Premier ministre avec volupté, sérénité, détermination et autorité.


«Les logiques politiques se mettent en place. S'il réussit, la route de Dominique de Villepin s'écartera fatalement de celle de Jacques Chirac. Lui aussi devra lancer son "appel de Rome". » C'est un proche du président qui parle, élevé dans l'exégèse des institutions de la Ve République. Il se souvient de ce soir de janvier 1969 où, tout tranquillement, Georges Pompidou provoqua un orage médiatique en confiant à des journalistes : « Si le général de Gaulle venait à se retirer, je me porterais candidat à sa succession. » Ce n'est pas tant la prédiction qui compte, mais qu'elle puisse être énoncée comme une hypothèse crédible tout juste un mois après l'arrivée de Villepin à Matignon. Il est vrai que Pompidou, encore lui, estimait que, à peine un Premier ministre avait-il gravi les marches de l'hôtel de Matignon, il pensait à celles du palais de l'Elysée, inconsciemment. Mais, tout de même, quelle volte-face !

villepin_matadorAvant le référendum sur la Constitution européenne, tel de ses ministres d'aujourd'hui ne lui donnait « pas trois mois » s'il était nommé. Tel autre le jugeait « brillant mais pas opérationnel ». Celui-ci haussait les épaules : « Tout le monde le croit fou. » Celui-là concluait : « Au dernier moment, Chirac renoncera. Il ne prendra pas le risque de choisir quelqu'un d'aussi dangereux. » Oublié le « Néron » immortalisé par Bernadette Chirac, qui constatait : « Si on n'a pas le niveau intellectuel [avec lui], on ne compte guère...(1) » Voici que tout le monde découvre la « zen attitude » de Villepin, sans y voir « villepinade » ! Les députés qui désespéraient qu'il leur prêtât attention se sentent écoutés et se pâment quand il les appelle par leur prénom, alors qu'il y a un an il ne prenait pas la peine de répondre, dans l'Hémicycle, à leurs messages. Une métamorphose ! On se souvient des « nouveaux Chirac » qui régulièrement ont défrayé la chronique, alors qu'au fil des ans se fixait, comme on le dit d'une couleur, un tempérament radical-socialiste. Alors, une métamorphose ? Sûrement pas. Bien peu peuvent dire qu'ils le connaissaient. Villepin est un être très secret, très cloisonné, capable de perdre tout contrôle pour de petites choses mais de garder son sang-froid sur les grandes, et qui aime, avant tout, le théâtre de la vie.

Alternative à Sarkozy

Et puis, change-t-on à 51 ans ? Derrière les formules fleuries ou disproportionnées qui lui viennent spontanément à l'esprit pour décrire « la vie des jours », derrière un parcours scénarisé pour être singulier entre littérature et refus de jouer comme les autres, on avait négligé la détermination de Dominique de Villepin, nourrie d'années de fréquentation du pouvoir. « J'ai un certain tempérament. Je ne suis ni pressé ni impatient, mais passionné par mon pays. J'aimerais qu'on prenne mes idées », plaidait-il pour expliquer le forcing qu'il faisait dans les dernières semaines précédant le référendum pour convaincre qu'il « devait » être le successeur de Jean-Pierre Raffarin. Villepin s'est beaucoup préparé, a beaucoup travaillé depuis le jour où Jacques Chirac l'a nommé ministre de l'Intérieur. « Ce jour-là, se souvient un de ses amis, j'ai compris qu'il était en observation pour Matignon et que, s'il ne commettait pas de faute, il y parviendrait »

Sa relation - complexe - avec le chef de l'Etat l'y aiderait. Il appartient, ainsi que l'a défini Raffarin, au « cercle de confiance », hors duquel Chirac doute de tout. Ses rapports avec le président, bien que plus formels dans ses nouvelles fonctions, n'ont pas changé. Il garde ce mélange de franc-parler et de soumission grâce auquel, depuis des années, il sait « prendre » son Chirac même s'il l'irrite parfois par une logorrhée jugée inutile. Mais le nouveau Premier ministre a déjà retenu la leçon présidentielle : on ne dure pas dans la veine poético-napoléonienne. Ces temps-ci, Villepin fait donc dans le pragmatisme. Ainsi, lorsqu'il convainc sans coup férir le président - et sans que cela crée l'événement - qu'il faut en finir avec les baisses d'impôt sur le revenu. Le président et le Premier ministre se téléphonent tout le temps et, en plus de l'entretien traditionnel entre les deux têtes de l'exécutif qui a lieu chaque mercredi, avant le conseil des ministres, ils se voient chaque week-end à l'Elysée, généralement avec leurs plus proches collaborateurs. Une intimité qui ressemble à celle que décrivait Michel Debré entre de Gaulle et lui-même. Il « déjouait le silence » trop respectueux de ses proches, selon lui, pour présenter à de Gaulle non « pas les choses telles qu'il aurait aimé qu'elles fussent mais telles qu'elles étaient ».

Chirac et Villepin ont partie liée, ils le savent tous les deux, l'un pour que ne soient pas vains les deux ans qui restent de son quinquennat, l'autre pour asseoir un éventuel destin. Le président ne manquera pas de le dire lors de son rendez-vous télévisé très attendu du 14 Juillet : 2007, pour tous, dans la majorité, se jouera sur les résultats du gouvernement de Dominique de Villepin.

Ce dernier a tout intérêt à fixer son image de Premier ministre comme il l'a fait, lors de sa première conférence de presse, le 30 juin, dans le sillage du « capitaine » Chirac. Il l'a fait, observe-t-on à l'Elysée, plus rapidement que prévu. On ne le voit déjà plus comme l'homme du président, sans autre légitimité que celle que le prince lui avait octroyée. L'effacement de Chirac après le choc du 29 mai renforce son autonomie. Le soulagement des chiraquiens d'avoir un candidat à opposer à Nicolas Sarkozy sans pour autant trahir leur fidélité fait le reste. A l'Elysée, où sont restés bon nombre de ses anciens collaborateurs, on ne jure évidemment que par « Dominique ». Quant au premier cercle des élus chiraquiens, qui étaient les premiers à vilipender les mauvais conseils de l'ex-secrétaire général de l'Elysée en 1997, au moment de la dissolution, ils se sont mis discrètement à son service depuis plusieurs mois, Jean-Louis Debré en tête. Dans cette fin de règne, Villepin fait office de transition douce face au rebelle Sarkozy, même si l'avance du ministre de l'Intérieur reste irrésistible.

Raffarin a eu tort

Le Premier ministre n'a aucun intérêt cependant à aller trop vite. Ce n'est pas un hasard si ses proches ont déjà théorisé l'idée qu'il était fait pour cette fonction - et pas une autre -, incarner la France et être le chef d'une équipe. Avec le recul, ils expliquent que Villepin n'a jamais été vraiment à l'aise au ministère de l'Intérieur, où il faut être plus « concret et roublard » qu'il ne l'est. Ceux qui seraient restés à leur souvenir du discours enflammé devant l'Onu du représentant de « notre vieux pays », le 14 février 2004, feraient aussi fausse route. Villepin aurait compris depuis belle lurette qu'on ne parlait pas de la même façon à une France traumatisée et à l'ensemble du monde : « Il n'y a qu'une règle, confiait-il à la veille du référendum, c'est davantage de politique, davantage de gouvernement, davantage d'affirmation de l'Etat et de la France. » Le Premier ministre entend appliquer la feuille de route qu'il s'est fixée à lui-même, contre l'endormissement de la France et le scepticisme des Français.

Dans la méthode, il a beaucoup médité les erreurs de ses prédécesseurs, que depuis dix ans il a observés à des postes privilégiés. Il sait que Juppé s'est perdu à Matignon à trop croire qu'il définissait une voie juste, la meilleure, celle que les Français se devaient de suivre derrière lui. « Villepin a un goût insoupçonné de l'équilibre cartésien, suggère un de ses collaborateurs. Il va aux extrêmes pour ensuite choisir un axe médian. » Il pense, comme Chirac, que les Français savent mieux que les politiques ce qui est bon pour eux. « Les peuples sont têtus », a-t-il coutume d'affirmer, considérant qu'« être démocrate, c'est coller à la réalité des choses ».

Avant le référendum, dont il avait anticipé très tôt l'issue, il décrivait ainsi « le vertige » des Français qu'on ne pourrait pas éviter de prendre en compte, reprochant à Jean-Pierre Raffarin de ne pas affronter la sinistre dislocation du pays. Enrageant contre l'engourdissement de son prédécesseur, Villepin en a beaucoup critiqué la posture. Raffarin a bâti sa légitimité sur son identification absolue à Chirac. Et Villepin est de ceux qui pensent qu'il a eu tort dès le premier jour où il s'est assis à son bureau de Premier ministre. Dans cette dépendance excessive, Raffarin aurait abdiqué son autorité sur son gouvernement et se serait défait dans ses non-choix. Dominique de Villepin, qui n'a pas plus de marge de manoeuvre que d'état de grâce, entend donc marquer très vite sa propre autorité, d'autant plus qu'elle lui est quotidiennement disputée par Sarkozy.

Protégé de l'extérieur parisien par le cordon de fer de son cabinet, le Premier ministre ne se disperse pas. Il multiplie les contacts avec ses ministres et d'abord avec ceux des pôles économique et social, Thierry Breton, Jean-Louis Borloo, Jean-François Copé, Gérard Larcher et Renaud Dutreil. A tous il s'efforce de montrer que, s'il n'a pas de solution toute faite, il « tranche ». Tel qui renâclait devant la mise en place « impossible » d'une mesure sur l'emploi au 1er septembre s'est vu sévèrement rabroué : « C'est bien simple, ou tu es prêt le 1er septembre ou tu es viré ! » s'est-il écrié. « Il a une chance d'éclore, d'exploser très vite, parce qu'à la différence des autres il n'en fera qu'à sa tête », s'enthousiasme un de ses fidèles.

Liberté contre liberté. Nicolas Sarkozy a fait, lui aussi, de la liberté son label, et même s'il pense toujours que Dominique de Villepin est là pour expédier les affaires courantes de la fin du quinquennat, trop neuf en politique, trop inféodé à Chirac pour incarner le changement auquel aspirent les Français, le ministre de l'Intérieur observe avec beaucoup plus d'attention qu'il ne l'avoue ses premiers pas. Il est convaincu que Villepin ne correspond pas à la France d'aujourd'hui, qu'il n'accroche pas le regard des Français. Villepin, lui, a toujours considéré Nicolas Sarkozy comme une erreur de casting, dans la perspective de l'élection présidentielle. Ces certitudes les rassurent tous les deux : ils ne peuvent être concurrents.

L'un, Sarkozy, se bâtit jour après jour, depuis trente ans, un avenir politique. L'autre, Villepin, ne peut faire que le rêve hasardeux d'un destin national.

Posté par Diane_1964 à 21:33 - Presse / Médias - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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