La Plume et l'Epée

Présidentielle 2007, action gouvernementale, les jeux ne sont pas faits à droite.

19 juillet 2005

Eloge des voleurs de feu

2003 - Essai - Ed NRF Gallimard collection blanche

Laurent Wolf, Le Temps

Pour Dominique de Villepin, la vérité est du côté des poètes

elogeSous la célèbre couverture de la collection blanche de la NRF, le ministre français des Affaires étrangères rend publique une passion pour la poésie plus dévorante que sa passion de la politique.

Dominique de Villepin, le ministre français des Affaires étrangères, vient de publier un livre. Au premier abord, rien de surprenant. En France, aucun politicien ne peut prétendre à une carrière nationale s'il n'en a pas écrit au moins un, si possible plusieurs. On prépare les victoires électorales avec des livres, on explique les défaites avec des livres. Le premier ministre vient de sortir le récit d'une année de gouvernement, qui n'a eu aucun succès. Le ministre de l'Education nationale a garanti le succès du sien, un ouvrage sur l'école, en le distribuant d'office à 800000 enseignants. Mais il ne s'agit pas de littérature.

Avec Eloge des voleurs de feu, Dominique de Villepin s'attaque à la poésie sous la célèbre couverture de la collection blanche de la NRF. Il vaudrait mieux dire qu'il la caresse, qu'il la malaxe, lui fait des déclarations d'amour, lui attribue des postures glorieuses. Il partage ses révoltes et ses contemplations. Il trace des fresques historiques, engendre des confréries au-dessus des siècles, crée des fraternités. Il s'enfonce dans des gouffres où Arthur Rimbaud, chez qui le feu dévore, tend ses lumières noires et sa rhétorique, son phrasé, dont Dominique de Villepin use avec beaucoup moins de mesure que lui. Le bouquin est énorme, plus de 800 pages. Il suscite d'abord la méfiance. Les vrais talents littéraires sont moins fréquents chez les politiques que la capacité de manœuvre. Et la décision de publier ou non ce livre a provoqué chez Gallimard des discussions passionnées. Mais ses qualités ont fini par l'emporter.

Car avant d'être l'ouvrage d'un politicien, Eloge des voleurs de feu est le témoignage d'un fou de poésie. On savait que Dominique de Villepin était capable de parler au Conseil de sécurité de l'ONU dans un style impeccable et lyrique. On sait maintenant pourquoi. Il raconte que sa mère recopiait pour lui des vers, ce qu'il appelle ses «recettes de vie», et que ses «poches n'ont cessé d'enfler de poèmes, de papiers ou d'objets, de mots mêlés aux choses de la vie». Il raconte, au coin de ces pages à la gloire des poètes, son enfance dans l'exil hors de France, sa mère, son frère dont on devine la disparition et la blessure ouverte qu'elle lui laissa. On comprend qu'il y a chez cet homme, chez ce diplomate élégant, une vraie colère, une vraie révolte, une vérité secrète, quelque chose qui ne peut s'épuiser entièrement dans l'action politique.

«Longtemps ces pages griffonnées en secret ont nourri le soupçon. On supputait, on imaginait quelque machination de secte ou cabale de Cour. Mais il s'agit d'une entreprise plus ambitieuse encore, d'un déchaînement de ruses et de poisons, bréviaire de plumes et de plombs pour une vie réenchantée.» Ainsi commence le livre de Dominique de Villepin. Ainsi commence le voyage dans ces pages dérobées au travail du conseiller présidentiel ou du ministre. «Comment comprendre aujourd'hui, demande-t-il aussi, cette absence du poète qui ne nourrit le plus souvent que dédain, indifférence, passion parfois enjouée, rarement partagée? Et pourquoi les allées publiques sont-elles tant désertées par ceux qui ont en charge d'annoncer les chemins de l'avenir?»

Ce livre porte une espérance, un secret plus politique qu'il n'y paraît, une machination peut-être, mais ourdie hors des coulisses des assemblées, des congrès ou des cabinets ministériels. Dominique de Villepin dit de ceux qui croient que l'ultime pouvoir d'énoncer ce que sera l'avenir revient aux politiciens: ils se trompent car la vérité est ailleurs. «Après les sirènes de la fin de l'histoire, d'aucuns clament la mort de la poésie [...]. Je vous dis qu'il n'en est rien, que c'est impossible, qu'en tout lieu et en tout temps, un poète se lèvera pour défier les dieux et les pouvoirs, pour vivre intensément et faire entendre le son de la vie», voilà donc l'espérance de Dominique de Villepin. Il parle des poètes en frère, en camarade. Enfin on comprend que l'homme de pouvoir, le ministre, voudrait bien participer à ce complot du fond des âges, celui des poètes qui incarnent à ses yeux l'histoire humaine bien mieux que les politiciens.

Posté par Diane_1964 à 22:31 - Bibliographie - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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